Profession: Vee-jay (fin)

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16 novembre 2014

Profession: Vee-jay (fin)

Video halls Uganda 1
« Go down » – Video hall – (c) Uganda Video Slink

Pendant des années, on s’est beaucoup écrié que les « video halls » étaient des antres de perversion. Des enfants y faisaient l’école buissonière, troquant en chemin leur chemise d’uniforme pour un t-shirt plus anonyme qu’ils avaient caché dans leur sac. Depuis, un contrôle plus strict est mené par les autorités locales et par les représentants de l’association professionnelle des veejays. L’accès à ces salles de projection est interdit aux enfants en période scolaire. De même, les films jugés trop subversifs seront écartés.

S’ils atteignent jamais le Vee-jay… Le plus souvent propriétaire ou gérant du « vidéo hall » où il travaille, c’est lui qui opère la sélection des films à projeter. Et le V.J. s’abreuve à la culture de masse véhiculée à gogo sur la toile, sans forcément disposer des outils pour s’intéresser à un autre type de cinéma, auquel il a de toute façon rarement accès.

Cependant, pour revenir à Bergman, Sammy doit reconnaître que les films qu’il a vus, il les a trouvés très éducatifs. « On y apprend comment se comporter, ce qui est bien et ce qui est mal. » L’ascendant moral, l’influence culturelle, la suprématie de la langue – le pouvoir, ne fut-ce que symbolique, de l’ancien colonisateur est toujours bien là, en filigrane. On perçoit d’ailleurs bien, dans leurs discours, la fierté qu’il y a pour les V.J. à être admirés et reconnus pour la qualité de l’anglais qu’ils parlent – « British English », insiste Sammy.

Sur la place où, quelques jours plus tard, le minibus nous dépose, Sammy et moi, s’alignent des baraques en tôle et en bois, toutes similaires. Un quartier tranquille, presque rural, des faubourgs de Kampala. Des poules grattent la poussière, un enfant nous regarde venir. Un panneau, dont on peine à lire l’inscription à la craie, se dresse devant un rideau élimé qui masque l’entrée d’une de ces baraques. On l’écarte et on s’enfonce dans un couloir obscur. On finit par déboucher dans une salle d’une centaine de mètres carrées, dont les parois, faites de larges planches mal équarries, sont colmatées par des morceaux de cartons. Il fait sombre. Le sol en terre battue est recouvert de rangées de bancs en bois. Pour le prix d’un « chapati », les gens du coin peuvent venir s’y asseoir pour assister à une projection commentée ou pour regarder un match de la Champions League. Mais aujourd’hui, coupure de courant, l’électricité fait défaut. V.J. Emmy, le propriétaire des lieux, essaie de faire tourner un petit générateur poussif, pour allumer le téléviseur sur la chaîne sportive. Pas de film, l’énergie requise par la table de mixage est trop importante pour que le générateur suffise à la faire fonctionner. « Normalement, nous allons parfois jusqu’à sept projections par jour », me confie-t-il.

Son travail doit alors s’apparenter un peu à un marathon sportif, sans compter la concentration nécessaire. Sammy et Emmy sourient à ma réaction. C’est un peu comme la performance d’un acteur seul en scène, me répondent-ils… « C’est fatigant, mais ce qui compte, c’est qu’on aime ce qu’on fait et que les gens nous aiment. » Les bons veejays sont recherchés, on s’arrache les copies des films qu’ils ont doublés. « Ici, me dit Sammy, si un ministre traverse la place, les gens ne le reconnaîtront pas, mais tout le monde connaît Emmy. »

Amuseur public, interprète, le veejay n’assure pas la même transmission qu’un conteur traditionnel, mais il joue avec des parcelles de ces cultures de masse envahissantes, issues d’un monde global, et les mâtine d’accents locaux, d’inflexions familières, de répétitions attendues. Ce faisant, il leur insuffle une énergie bien particulière, qui s’infiltre dans les interstices et défie leurs tentatives d’homogénéisation. Son public les ingurgite et se les approprie en y recréant des saveurs locales, dans un mouvement qui tient à la fois de la résistance et de la porosité.

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