La nouvelle loi anti… quoi, au juste ?

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Une nouvelle loi en examen au Parlement ougandais. Anti… quoi, au juste?

« Vraiment ? » Et déjà, alors qu’elle me demande de confirmer ce que je viens de lui dire,  une lueur de sourire affleure sur le visage de ma collègue.

Oui, une nouvelle loi réprimant l’homosexualité est cours d’examen au Parlement ougandais. Et d’après l’activiste Frank Mugisha cité par différents journaux britanniques, cette nouvelle version s’annoncerait même plus répressive que la première, condamnant plus sévèrement la « promotion » de l’homosexualité ainsi que le financement de projets de soutiens aux minorités LGTB.

 » Avant que cette loi ne soit votée… Des mois et des mois vont passer. Et peut-être même que les prochaines élections auront lieu avant sa promulgation…  » déclare ma collègue. Elle sourit franchement, maintenant. Elle semble assez convaincue, elle aussi, qu’il y a là-dessous quelque jeu politique non avoué.  D’un côté, un électorat conservateur, sur fond d’églises pentecôtistes (et d’autres bords) très actives,  de l’autre, des bailleurs prêts à brandir les pancartes « droitsdelhommistes ». Un tantinet caricatural, je l’admets, mais avec ça, vous avez les grandes lignes… Et le croquis parle de lui-même.

Si le président Museveni arrive à postposer la promulgation de cette loi après les prochaines élections, prévues en 2016 (qui ne marqueront pas moins que sa trentième année au pouvoir), il y aurait fort à parier qu’il s’en tire d’une pirouette et ne signe pas la loi. Il aurait ainsi réussi à ménager la chèvre (son précieux électorat) et le chou (les fonds d’aide au développement alloués par les bailleurs occidentaux, qui représentent encore une part non négligeable des finances ougandaises).

En attendant, si on s’intéresse d’un peu plus près à ce projet de loi, pour ce qu’on peut en lire dans la presse ougandaise, force est de constater qu’il reste des zones d’ombre. En substance, la nouvelle loi reste fidèle à la première, instaurant des peines allant jusqu’à la prison à vie pour les personnes reconnues coupables d’actes homosexuels, sept ans d’emprisonnement pour tout acte de promotion de l’homosexualité et jusqu’à dix ans pour le financement, le transport ou l’hébergement d’homosexuels.

Mais plutôt que de se référer directement à  » l’homosexualité  » et aux  » homosexuels « , la loi reprend à son compte des éléments du code pénal faisant allusion à des  » actes sexuels contre nature « . Sont repris dans cette catégorie : les relations sexuelles entre personnes du même sexe, avec un(e) transsexuel, avec un animal ou par voie anale.

Latif Ssebalgala, un parlementaire cité par le Daily Monitor, explique que les différences avec l’ancienne loi abrogée en août dernier (pour un problème de procédure) sont minimes, uniquement liées aux mots utilisés. David Bahati, autre parlementaire et auteur de l’ancienne loi, affirme quant à lui que cette loi est indispensable pour protéger les mineurs et les personnes vulnérables qui pourraient être la cible des homosexuels. Cecilia Ogwal, parlementaire dans l’opposition, abonde dans ce sens : l’homosexualité n’est pas tolérable en Ouganda tant que les homosexuels prendront pour cible les enfants et les personnes fragiles. La boucle est bouclée.

On a envie de demander (moi, j’ai envie, en tout cas) : pourquoi, dès lors, ne pas se contenter de condamner tout abus sexuel perpétré à l’encontre de mineurs ou autres victimes, quelle que soit l’orientation sexuelle de son auteur ? En quoi les homosexuels représenteraient un danger  particulièrement aigu à ce niveau ? Et pourquoi, si c’est pourtant bien eux qui sont visés par la loi, ne pas appeler un chat un chat ? Atermoiements linguistiques, glissements de sens, flou sémantique – on tergiverse. D’ailleurs, ne pourrait-on pas reprocher à l’auteur de ce billet de faire ici la  » promotion  » de l’homosexualité ?

Bien entendu, je me sens très peu autorisée à juger des valeurs d’une culture qui n’est pas la mienne. Je n’oublie pas non plus que l’homosexualité a été longtemps sévèrement condamnée en Europe et ailleurs dans le monde. Mais ici comme ailleurs, au-delà de toute l’hypocrisie du jeu politique, il y a quelque chose qui m’interpelle : la difficulté pour toute société humaine de définir précisément celui qui incarne le mal à ses yeux, la réticence à assumer un instinct – une méfiance, une peur, un rejet – comme le besoin de trouver des boucs émissaires et des garde-fous. Et cette tendance, aussi, à généraliser. Comme il est commode d’oublier que l’autre, l’homosexuel, l’étranger, le croyant ou l’athée, l’artiste ou le bourgeois, l’activiste ou le politicien, c’est avant tout un individu, un être complexe, un humain en devenir, qui échappe dès lors à la mainmise des étiquettes.

Alors, cette nouvelle loi en discussion ? Anti – … Quoi, au juste ? Peut-être, comme le suggérait mon autre collègue, que les gens d’ici sont un peu trop démunis pour s’y arrêter. La plupart ont d’autres chats à fouetter.

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